Laetitia Casta et Eva Jospin, rencontre avec l’art (et la manière)
Entre les buissons et les voitures garées sur le gravier, un chat traîne, tranquille maître des lieux. Cachée par les entrepôts anonymes, voilà une petite cour du nord de Paris comme elles se ressemblent un peu toutes. Derrière un rideau métallique entrouvert, sous une vaste verrière baignée de soleil, on trouve une série de caisses de bois clair, avec, tatouées au pochoir, des inscriptions cryptées : « gloriette », « forêt », « grand escalier bas – capriccio »… Et, surmontant l’ensemble, deux paires d’escarpins Christian Louboutin.
Bienvenue dans l’atelier d’Eva Jospin, l’une des artistes les plus en vue de la scène contemporaine. Voici plus de deux décennies que cette brune longiligne aux allures de nobildonna vénitienne (nous y reviendrons) fascine avec ses œuvres où arbres, ponts, constructions d’inspiration Renaissance envoûtent comme autant de contes poétiques et silencieux. Le regard se promène et s’égare avec délices dans les profondeurs de ces paysages brodés ou sculptés dans le carton. Celle dont on a admiré le travail aussi bien en Italie, à Venise, qu’au Château de Versailles, à Giverny, et jusqu’au Palais des Papes en Avignon, s’apprête en cette fin d’année à investir le plus emblématique des espaces d’exposition parisiens : le Grand Palais. Une reconnaissance supplémentaire, à défaut d’être ultime, pour cette artiste et mère de trois enfants, qui réunit une équipe restreinte de collaboratrices, dans cet atelier si cher à son cœur.Aujourd’hui est un jour un peu différent. Un parfum d’excitation flotte dans l’air. Même la météo s’y est mise, jouant les prolongations estivales. Exceptionnellement, Eva Jospin a accepté d’ouvrir les portes de son espace créatif à Laetitia Casta, pour une séance photo unique en son genre. Une rencontre orchestrée par Vanity Fair qui, à l’occasion de l’événement Art Basel Paris, rêvait de réunir sous l’objectif de Luc Braquet ces deux femmes. Et surtout deux univers artistiques qui, à défaut de vraiment se connaître, n’ont eu de cesse de se frôler, au cours de défilés Dior dont Eva signait les décors, ou à travers une exposition organisée au Mexique, à l’été 2023. Voici donc le récit, en images et en mots, d’une journée où nous souhaitions réunir ces destins si particuliers, dans une rencontre joyeuse mêlant l’art, la mode, le cinéma. Car Eva Jospin et Laetitia Casta représentent bel et bien, à nos yeux, tout ce qui fait le « charme » français. De l’une comme de l’autre, nous connaissions cette soif farouche de liberté, cette volonté de tracer sa propre route et d’écrire sa propre histoire.
Loin du travail, me retrouvant un jour dans la cité des Doges, la mélodie étrange des œuvres d’Eva Jospin, présentées dans la pénombre lagunaire du premier niveau du Palazzo Fortuny, m’avait saisi par sa beauté singulière, telle une invitation à s’échapper des ors byzantins pour une forêt magique où chacune, et chacun, pourrait se réinventer. Pour Vanity Fair, j’étais allé à la rencontre, dans la fraîcheur monumentale de l’Orangerie de Versailles, de ses broderies géantes accrochées à la veille d’un été. Elles m’avaient envoûté. Comme elles auraient sans doute happé de leur mystère végétal les habitués des lieux au Siècle des Lumières : un moment tout en fantômes et en majesté, où semblaient murmurer les froufrous des robes des élégantes de la Cour, fuyant l’étiquette de l’ordonnancement des jardins de Le Nôtre pour venir se perdre dans ce bois sauvage cousu main.
Sur les podiums, la silhouette de Laetitia Casta, sa démarche volontaire, ce sourire en demi-teinte et son regard porté au loin me rappellent à chaque fois que cette femme, que l’on a connue (presque) enfant-mannequin regarde plus loin depuis toujours : vers les scènes de théâtre, les plateaux de tournages, les rencontres qu’il faut saisir au vol. Et la famille, comme socle absolu. L’une a étudié aux Beaux-Arts, l’autre a fait de la mode l’école de sa vie. Eva Jospin, la brune, réinvente à chaque œuvre un passé mythologique. Laetitia Casta, blonde ce jour-là, a été l’héroïne des contes couture de Saint Laurent et des tirages en noir et blanc d’Helmut Newton, les mains toujours solidement posées sur le gouvernail de sa destinée.
Dans l’atelier, autour des sculptures, la rencontre est évidente et la connexion immédiate. Chez l’une comme chez l’autre, l’œil se fait soudain pétillant. Tandis qu’Eva Jospin raconte son travail, Laetitia Casta s’y faufile avec aisance, comme si elle était le personnage principal pour qui tout aurait été construit et imaginé. Sur le seuil de la porte, le chat va et vient, observant avec une curiosité muette le déroulé de la journée. C’est le moment que je choisis pour me lancer et poser ma première question. À quelques semaines de l’ouverture d’Art Basel Paris, j’ai envie pour commencer de demander à Eva Jospin comment elle va, tout simplement.
Eva Jospin : Plutôt très bien ! Art Basel Paris est un moment intense. Des gens du monde entier viennent voir une scène qui est internationale, mais qui est aussi forcément locale. Pour les artistes parisiens, c’est important, il y a un programme dense. C’est le moment où la ville toute entière se met au diapason de l’art, où tout ce monde est prêt à accueillir les curieux, les visiteurs, les collectionneurs. C’est un coup de projecteur sur la scène parisienne. Cela apporte un dynamisme nouveau, ce qui était moins le cas avant, puisque Paris avait sans doute perdu sa position hégémonique qui était la sienne dans les années 1960.
Avant cette journée, vous connaissiez-vous toutes les deux ?
Laetitia Casta : Nous avons eu l’occasion de nous rencontrer grâce à Dior, puisqu’Eva a fait beaucoup de choses avec la maison. J’avais eu aussi la chance de voir son exposition au Mexique. J’avais été éblouie par son travail. Ce qui ressort chez Eva, c’est une sorte d’arrêt du temps, et cette impression d’un univers infiniment minutieux. C’est très délicat, presque éphémère, et pourtant tout est fragile et solide à la fois. Eva nous emmène dans un autre espace-temps, qui est fait de contemplation et de beauté.
E. J : Je ne connais pas très bien Laetitia, mais un tout petit peu quand même ! C’est une femme qui a commencé à travailler extrêmement jeune. On l’a tous connue jeune fille, femme-enfant, et aujourd’hui, voilà cette femme qui a toujours montré combien elle est vivante, avec ses goûts, ses choix, sa volonté d’aller vers le métier d’actrice. Elle ne s’est jamais laissée enfermée dans une apparence ou dans une image. J’ai le sentiment que c’est quelqu’un qui a inventé sa vie. C’est très réjouissant, cette idée que la vie soit plastique, qu’elle puisse être toujours un peu ce que l’on en fait.
Vous avez toutes les deux inventé des vies qui ne sont pas la norme.
E. J : Je crois que j’ai toujours eu envie de sortir du tableau. Enfant, j’adorais la peinture mais j’aimais le théâtre. Adolescente, je me suis dit que j’allais faire de la scénographie. J’ai toujours eu envie de mettre de la profondeur et de la perspective dans mon travail, dès mes premières forêts. Je crée des creux, dans une forme qui est en fait un rectangle. Et, peu à peu, je suis sortie de cette frontalité pour arriver vraiment vers la sculpture, même si ça a pris un certain temps.
L. C : Chez moi, cela vient sans doute d’une forme de colère. J’ai commencé à travailler très jeune, mais j’ai eu aussi cette capacité de dire non. Pourquoi m’imposerait-on des choses dont je n’ai pas envie ? Ce dont j’ai envie, c’est d’aller vers mon désir. Et mon désir est grand, il prend de la place… et je n’ai pas à m’en excuser, ni pour moi, ni pour les autres. La mode a été mon école. Puis j’ai voulu faire autre chose, de la télévision, du cinéma, à une époque où les écrans et la mode ne se mélangeaient pas. Les mannequins étaient dans les magazines, puis les actrices ont commencé à arriver. On me disait que ça ne marcherait jamais. Les choses ont évolué, et finalement il n’y a que moi qui n’ai pas changé. Je n’ai pas fait de calculs, mais j’ai été curieuse. C’est la curiosité qui m’a amenée à pouvoir mixer les choses. Et puis j’ai aussi compris une chose : pour traverser les tempêtes, il faut se penser comme un bout de bois et se laisser flotter.
Elles ressemblaient à quoi, ces tempêtes ?
L. C : Les « non » systématiques, cette idée qu’il ne fallait pas aller vers la télévision, le cinéma, le théâtre… Alors qu’il faut s’en moquer. Là, par exemple, je viens de tourner une comédie policière de Rémi Bezançon avec Gilles Lellouche. Je suis une prof de la Sorbonne passionnée par les films d’Hitchcock, et qui va finir par vivre son Fenêtre sur cour. C’est assez drôle. Aujourd’hui, j’ai envie de tendre vers ça.
Vous partagez cette idée d’espace, que ce soit dans le travail d’Eva ou dans le vôtre sur scène.
L. C : Quand j’éternue, j’éternue fort. Quand je ris, je ris fort. C’est vrai, je prends de la place ! Peut-être y a-t-il quelque chose de cet ordre-là : apprendre, justement, à prendre sa place. Par contre, je n’ai aucune envie d’occuper l’espace tout le temps, aucune envie d’être tout le temps dans la lumière. Je suis comme une vague, je sais me retirer. J’aime la discrétion, et même la pudeur. Même s’il n’y en a plus beaucoup aujourd’hui.
La Méditerranée vous rassemble, entre la Corse et l’Italie…
L. C : Pour moi, c’est une histoire de famille. Ma grand-mère est née en Toscane, et elle est venue en Corse parce qu’elle avait besoin de travailler. L’Italie, c’est pour moi le côté très physique. C’est pour ça que j’aime le cinéma italien des années 1950, 1960, 1970, les films d’Ettore Scola, où ça bouge, ça vit, ça crie… C’est une manière d’être, c’est le corps qui parle. C’est quelque chose de très intuitif et très animal. Et puis j’adore faire à manger. Cuisiner, c’est vivant et vital pour moi. Je ne fais pas de petites choses, je fais des gros plats qu’on pose sur la table, où il y en a pour tout le monde. Ma vie est devenue une sorte de comédie italienne. Une vie très remplie, avec quatre enfants, dont deux qui sont vraiment italiens. Ça rentre, ça bouge, ça fait du bruit, mais… Tiens, je trouve qu’Eva a un visage de portrait vénitien.
E. J : J’ai le goût de l’Italie depuis très longtemps, j’y suis allée souvent. L’Italie, on y revient toujours. C’est le pays où chaque village, chaque petite ville réservent des surprises. Et puis c’est un pays qui a su conserver une harmonie visuelle, comme dans les tableaux anciens où, derrière le sujet, on devine un palais ou une église. Ce rapport entre l’humain et son paysage me plaît. Comme les jardins baroques, l’idée du grotesque et de la grotte, qui est liée à la redécouverte de la Domus Aurea, l’immense palais de Néron, à Rome, à la fin du XVe siècle. Et puis, le fait que ce ne soit pas mon pays crée une distance qui est féconde pour mon imaginaire. Culturellement, l’Italie est comme le cœur d’une étoile dont les branches seraient les pays limitrophes. Regardez : ce sont les Pays-Bas qui ont perfectionné les techniques de la peinture à l’huile, mais ce sont les Italiens qui les ont reprises et leur ont donné toute leur grâce.
Ce regard pointu sur le passé vous distingue-t-il des autres artistes d’aujourd’hui ?
E. J : Je suis une artiste complètement contemporaine, mais je vais puiser dans des formes qui ont été centrales dans la culture européenne et devenues malheureusement périphériques, voire anecdotiques. Elles m’intéressent car elles sont à la marge d’aujourd’hui. Si vous me demandez si j’aurais aimé faire le Grand Tour comme les Anglais du XIXe siècle, la réponse est non. J’aurais préféré inventer des choses avec les Nabis, et regarder du côté du Japon.
Vous ne partez jamais d’une page blanche ?
E. J : Je ne dirais pas blanche car elle est déjà chargée d’histoire. Mais c’est une page sur laquelle je peux m’amuser, sans aucune pression, avec ce principe qui intègre l’idée de la copie et de la répétition. Si je voulais prendre la suite de Dan Graham, on m’attendrait certainement au tournant. C’est toujours plus compliqué d’aller se confronter avec des artistes récents : soit on a l’air de les piller, soit on ne fait pas mieux qu’eux.
Laetitia, qui sont les artistes qui vous ont inspirée ?
L. C : Niki de Saint Phalle, Agnès Varda, tellement visionnaire. Parmi ceux d’aujourd’hui, j’aime beaucoup Prune Nourry. Et bien sûr Louise Bourgeois, tout son travail sur les araignées et ce qui se cache derrière, ainsi que son travail autour des tissus, de la broderie. La mode a été mon école. Yves Saint Laurent, Jean Paul Gaultier, Vivienne Westwood m’ont donné une colonne vertébrale. Aujourd’hui, je passe beaucoup de temps à construire mes personnages à travers les tissus, les costumes, les couleurs.
E. J : Plus jeune, j’étais marquée par les figures féminines de la littérature. J’étais fascinée par Marguerite Duras, Colette… J’ai découvert les sœurs Brontë à 13 ans et j’ai trouvé ça drôle. Plus tard, j’ai découvert Louise Bourgeois et sa capacité à mélanger l’intime et le monumental, le micro et le macro, à travailler un récit de soi. J’ai trouvé ça extraordinaire. Je suis Tatiana Trouvé depuis vingt-cinq ans, après l’avoir vue à la Fondation Ricard, et comment son travail est un travail sur l’espace. C’est aussi ce que j’aime chez Sarah Sze, chez Katharina Grosse, même si j’ai une esthétique qui est complètement autre. Ce sont toutes des femmes qui m’ont marquée dans ce rapport à l’espace, qui a été, je crois, l’une des dernières barrières dans leur expression d’artistes.
Vous êtes toutes les deux des raconteuses d’histoires.
E. J : Au fond, je ne raconte rien, tout mon travail se situe à la lisière du récit. C’est juste le début de la scène : que va-t-il se passer ? C’est ensuite aux visiteurs de se servir des œuvres pour faire travailler leur imaginaire. Ce que j’essaie de créer, ce sont des espaces qui suscitent un écho, un sentiment de déjà-vu. Et ce qui est très flatteur, c’est que ces espaces que j’imagine font naître chez chacun un récit, et à chacun le sien. On m’a parlé par exemple de Game of Thrones, alors que je n’ai jamais regardé la série.
Et vous, Laetitia, que voyez-vous dans le travail d’Eva ?
L. C : Ça me rappelle le Palais idéal du Facteur Cheval, avec cet imaginaire si singulier. J’y vois aussi de la roche, quelque chose de rude aussi, de très minéral. Les œuvres d’Eva me font parfois penser à la Corse.
Quels sont les musées où l’on a des chances de vous croiser ?
L. C : J’aime beaucoup le musée Rodin, notamment parce que l’on peut sortir dans le jardin. Il n’y a pas de parcours imposé. Évidemment, j’aime Beaubourg, même si je ne suis pas spécialiste. J’adore découvrir les artistes, et avec eux, les histoires qu’ils sont venus nous raconter.
E. J : Je suis très attachée au musée de la Chasse et de la Nature, dans le Marais, parce que c’est l’un des premiers musées où j’ai exposé une œuvre, rentrée ensuite dans les collections permanentes. Le Louvre, parce que j’y allais à l’époque où j’étais étudiante aux Beaux-Arts. C’était une période où je me posais beaucoup de questions, où j’avais l’impression que ça n’avançait pas, et il me suffisait de traverser la Seine, d’entrer sans faire la queue. Depuis, j’ai exposé dans la Cour Carrée. Un autre endroit que j’adore, même s’il est presque inconnu, c’est le musée des Plans Reliefs aux Invalides, avec toutes ces maquettes de places fortes militaires. Mais il y a aussi les tableaux de Vuillard dans le foyer du Théâtre des Champs-Élysées. J’adore Vuillard. Mais j’ai aussi adoré David Hockney à la Fondation Vuitton…
Source: Vanity Fair








