Bétharram, enquête sur des décennies d’abus: «Dès que les curés tapaient, je me planquais»
Bétharram, enquête sur des décennies d’abus: «Dès que les curés tapaient, je me planquais»
D’un pas souple et rapide, Alain Esquerre déambule entre les tombes grises et uniformes du cimetière des Pères de Bétharram, petit bout de terrain champêtre posé sur la colline. Seuls les religieux de la congrégation y sont enterrés. Nombre d’entre eux ont officié en tant que directeurs ou professeurs dans la cité scolaire située en contrebas, et font l’objet d’un nombre incalculable de plaintes pour violences physiques et sexuelles. « Combien de secrets sous cette terre ! » lance le porte-parole du principal collectif de victimes. Malgré ses 53 ans, Alain Esquerre connaît presque tous les défunts. Certains enseignaient lors de son passage dans l’institution béarnaise au début des années 1980 ; les autres, la grande majorité, il les a découverts à partir de témoignages d’anciens élèves. Voilà deux ans que cet ex-responsable d’un centre pour malvoyants a entrepris de recueillir les paroles des victimes de Bétharram. Au départ, il avait créé une page Facebook dédiée. Puis, face à l’ampleur prise par l’affaire, il s’est lancé dans l’écriture d’un livre, Le Silence de Bétharram (Michel Lafon). En ce mois de juillet, il est à la veille de déposer un nouveau lot de plaintes au tribunal de Pau, le septième depuis janvier. Boutonné jusqu’au col, chemisette impeccable, il me guide dans les allées au milieu d’herbes folles, de fougères et de rosiers, égrenant les noms et les incriminations retenues. Ici, il s’arrête devant le médaillon mortuaire d’un prêtre en soutane, l’allure sportive, le front large sous la tonsure. « Le père Beñat Segure, commente-t-il. Treize plaintes, dont dix pour agressions sexuelles et viol. Des témoignages émergent aussi en Côte d’Ivoire, où il a réalisé des missions. » Là, le voici face au portrait d’un curé en civil, légèrement couperosé : « Papy Fraise ! » surnom donné jadis par les collégiens au père Silviet-Carricart, en raison de son teint rougeaud et de son air bonhomme. Au palmarès des récriminations, ce professeur de philosophie, promu directeur de l’établissement en 1976, détient le record des violences sexuelles. En 1998, à la suite d’une plainte pour viol sur mineur de 15 ans, il avait été placé en détention provisoire, puis remis en liberté sous contrôle judiciaire par la cour d’appel de Pau, qui l’avait autorisé à quitter le territoire. Profitant de l’aubaine, il a trouvé refuge au Vatican. Deux ans plus tard, après une nouvelle plainte, il s’est jeté dans le Tibre. Au cimetière des Pères de Bétharram, sa tombe reste la plus fleurie. Des traumatismes enfouis Dès l’entrée, au milieu des odeurs de sous-bois, on tombe sur un calvaire de trois croix, très hautes – celle du Christ et, de part et d’autre, le Bon et le Mauvais Larron. Au fil de la visite, nous remontons le temps. Sous des stèles plus anciennes reposent des directeurs ayant exercé durant les précédentes décennies. Une plaque de granit noire rappelle l’existence de Jean Tipy (1922 – 2009). Décrit comme brutal, il est lui aussi accusé de violences physiques e…
Source: Vanity Fair
